Emmanuel Le Roy Ladurie : "Ces deux régions au destin commun"

Emmanuel Le Roy Ladurie, historien, professeur au Collège de France, auteur notamment de « Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 », a enseigné également à Montpellier. Il était le mieux placé pour évoquer sous l'angle historique les relations entre Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon ainsi qu'entre leurs capitales.     original

Spontanément la fusion de Midi-Pyrénées et de Languedoc-Roussillon fait surgir à l'esprit l'Occitanie. Est-ce le principal marqueur de ces régions ? Oui. Le tiers Sud de la France parlait autrefois des dialectes dérivés d'un modèle latin, l'Occitan, qui étaient de la famille occitane. Mais il ne faut pas oublier que l'Occitanie était plus large ; elle commençait au nord de Bordeaux en passant au nord de Clermont-Ferrand jusqu'au sud du Jura. Mais comme symbole de cette nouvelle vaste région, il y a aussi le canal du Midi qui relie Toulouse à Sète et unifie les deux provinces depuis sa création. C'est un enfant du pays, Pierre-Paul Riquet, né à Béziers, qui a eu cette idée de génie soutenue par Louis XIV et Colbert. La création de ce canal est une grande étape de l'unification de ces deux régions.

Ces deux régions ont-elles aussi des liens historiques ? Au XVIIIe les frontières n'étaient pas les mêmes. Au XVIIIe siècle, le Languedoc c'était Montpellier et Toulouse. Sous l'Ancien Régime, il y avait un intendant commun aux deux villes qui siégeait à Montpellier. Toulouse était la ville la plus importante sur le plan démographique, mais Montpellier était la capitale des États du Languedoc avec 22 diocèses et avait mis en place des institutions représentatives. Ainsi chaque année, jusqu'à la Révolution, des états généraux s'y réunissaient avec des représentants du clergé, de la noblesse et des villes.

Toulouse, Montpellier. Ces deux villes sont-elles complémentaires ou rivales ? Montpellier était une capitale plutôt viticole avec une vieille tradition de commerce maritime, et elle était aussi réputée pour la soie, alors que Toulouse a toujours été orientée vers la culture des céréales. Sur le plan historique, 1560 constitue une date fondamentale car c'est le début des guerres de religion, Montpellier se rattache à la France protestante alors que Toulouse reste catholique. Aujourd'hui, les deux villes ont des caractéristiques économiques différentes mais elles sont toutes deux des centres universitaires.

Aujourd'hui, les populations de ces deux régions peuvent-elles s'imaginer un destin et un avenir communs ? Mais elles ont toujours eu un destin commun à travers l'accent qui reste une trace fondamentale même s'il comporte des nuances, à travers l'usage de l'occitan, et l'introduction du français qui s'est faite à partir de l'imprimerie. L'homme qui a vraiment francisé cette région n'est pas Simon de Montfort contrairement à ce que l'on le croit, mais c'est Gutenberg grâce à l'imprimerie en français. A partir de 1500, dans ces deux provinces, on imprime des livres en latin et en français mais pratiquement plus en Occitan.

La culture urbaine et la mobilité professionnelle ne tendent-elles pas à effacer aujourd'hui les marqueurs identitaires d'autrefois ? Certes, le jeune cadre qui s'installe aujourd'hui à Toulouse ou à Montpellier ne s'intéresse pas à l'identité locale, mais il peut la découvrir sous la forme littéraire ou d'autres.

La fusion de ces deux régions semble plus logique que d'autres au regard de leur histoire ? Elle n'est pas contre nature, elle ressuscite l'ancien Languedoc. On ne fait que revenir à une réalité ancienne. On reconstitue une région occitane de plein exercice mais qui a la particularité de ne plus parler l'occitan. Quels que soient les défauts que l'on puisse reprocher à cette réforme des régions, elle a le mérite de restaurer ou de renforcer l'identité également d'autres régions comme la Bretagne ou la Normandie.

Quel nom serait le plus approprié à la nouvelle région Midi-Pyrénées- Languedoc-Roussillon ? Sur le plan historique, c'est Languedoc car l'ancien Languedoc de la monarchie commençait au Puy et s'étendait jusqu'à Toulouse en passant par l'Hérault.