Les raisons d’une success story

Depuis longtemps, leurs six pattes sur cinq continents

Quoi de plus banal qu’une fourmi ? Elles sont partout. Des forêts finlandaises qui s’étendent au-delà du cercle polaire arctique jusqu’à Ushuaia dans l’Antarctique chilien, des quantités invraisemblables de fourmis trottinent sur leurs six pattes. À part les Inuits du Groenland, tous les peuples de la Terre les ont croisées sur leur chemin. Et les populations d’Amazonie ou de l’Afrique tropicale plus que d’autres, car comme tous les êtres vivants, les fourmis obéissent à un gradient de biodiversité latitudinal : plus on se déplace vers l’équateur, plus le monde du vivant foisonne.

Ainsi, s’il en existe à peu près 200 espèces en France, cela serait à comparer avec les 43 que peut abriter un seul arbre de la forêt amazonienne au Pérou ou avec les 668 qui se partagent 4 hectares du parc national du Kinabalu en Malaisie. Sur le site spécialisé www.antbase.com qui tient une statistique des espèces décrites, on apprend qu’en juillet 2015, il existait 13 881 espèces décrites et l’on estimait qu’au moins autant attendaient d’être découvertes. Certes, cela reste bien peu comparé aux 400 000 espèces de coléoptères ou aux 350 000 espèces de lépidoptères. Mais les fourmis sont des insectes sociaux et c’est le nombre d’individus dans chaque colonie qui prime sur celui des espèces.

Si les ouvrières des étranges Thaumatomyrmex d’Amérique du Sud, avec leurs mandibules en forme de fourche dessinées spécialement pour épiler des myriapodes à la fourrure toxique, ne sont jamais plus de dix par société, que dire des magnans africaines dont les colonnes militaires projettent jusqu’à 20 millions d’individus sur le terrain. Et combien de fourmis dans la super-colonie de la fourmi d’Argentine, s’étirant sur 6 000 km, entre le golfe de Gênes et la côte Cantabrique au nord-ouest de l’Espagne ? Au total, on estime qu’entre un et dix millions de milliards de fourmis déambulent à chaque instant sur notre planète. Pour mieux comprendre l’énormité de ce chiffre, mettons toutes ces fourmis à la queue-leu-leu ; elles dessineraient alors une file qui accomplirait 165 fois le trajet Terre-Soleil qui, rappelons-le, est d’environ 150 millions de kilomètres. Malgré un poids individuel qui varie selon les espèces de 1 à 10 mg, soit environ dix millions de fois moins qu’un être humain, le poids de toutes les fourmis du globe représente entre 15 et 20 % de toute la biomasse animale terrestre et il dépasse celui de l’humanité.

Cela fait des milliers d’années que leur va-et-vient intrigue nos ancêtres. En Amérique, les Mayas du Guatemala ou les Nazcas au Pérou, en Afrique les Dogons, et plus près de nous géographiquement mais tout aussi éloignées dans le temps, la Grèce antique de Plutarque ou l’Italie romaine de Pline l’Ancien nous ont laissé des géoglyphes, des écrits ou des légendes où le merveilleux entraîne l’imagination loin des vérités des chercheurs. Aujourd’hui encore, la fourmi inspire l’esprit créatif d’artistes contemporains.

Les fourmis fossiles les plus anciennes au monde ont été trouvées dans l’Albien supérieur de la Charente-Maritime, un étage géologique vieux d’environ 100 millions d’années, mais on estime que les premières espèces pourraient être apparues il y a environ 120 millions d’années, au Crétacé inférieur. Ces fourmis appartiennent à des sous-familles primitives dont certaines ont disparu alors que d’autres se sont maintenues en conservant des caractères archaïques. Ce qui nous donne la possibilité d’observer de vénérables espèces fossiles comme Nothomyrmecia macrops (Prionomyrmex macrops), une espèce australienne nocturne et arboricole, justement surnommée la fourmi dinosaure. Et que dire de Martialis eureka dont rien que le nom révèle la stupéfaction de ses découvreurs dans la litière d’une forêt brésilienne ? À partir de la seule ouvrière récoltée, aveugle, dépigmentée, portant de longues mandibules molles et pourvue de pattes avant qui pourraient être des pattes ravisseuses, on a pu créer la nouvelle sous-famille des Martialinae dont on ignore encore totalement la biologie et le comportement.

Une approche récente utilisant la phylogénétique moléculaire dénombre seize sous-­familles actuelles, auxquelles il faut ajouter quatre sous-familles connues seulement par des fossiles. En simplifiant à l’extrême et en laissant de côté quelques sous-familles à mœurs souterraines, on peut diviser les sous-familles actuelles en deux grands groupes : les ponéroïdes aux mœurs prédatrices et les formicoïdes. C’est chez les formicoïdes que se trouvent les trois sous-familles qui représentent la grande majorité des fourmis visibles sous nos climats tempérés : les Formicinae, les Myrmicinae et les Dolichoderinae. Les premières fourmis étaient toutes des prédatrices. Il faut attendre au cours de l’évolution, l’apparition des plantes à fleurs et leurs sécrétions sucrées pour qu’une diversification des régimes alimentaires stimule l’apparition des principales sous-familles qualifiées d’évoluées. C’est au milieu de l’Éocène (40 millions d’années) que les fourmis se lancent à l’assaut du monde terrestre dans toute sa diversité. Quant à leur ancêtre lointain, il est à rechercher du côté des guêpes.

Vivre en société, c’est coopérer

Au sein des hyménoptères, les fourmis partagent avec les abeilles, les guêpes et les bourdons, le privilège d’avoir évolué depuis un ancêtre solitaire vers une vie sociale. D’autres insectes ont aussi acquis une vie sociale sophistiquée : ce sont les termites. Bien que parfois appelés « fourmis blanches », ils sont très éloignés des hyménoptères. Il n’existe pas de fourmi vivant solitairement et de manière indépendante comme une mouche ou un papillon. Toutes vivent ensemble au sein d’une fourmilière. Le caractère commun à tous les êtres vivant en société, de la fourmi à l’homme, c’est l’existence d’une coopération entre les individus qui procure un bénéfice net à chacun des membres du groupe. Il n’est pas difficile d’observer la coopération chez les fourmis. Quel est l’enfant qui n’a pas scruté de longues minutes un groupe de fourmis ramenant au nid un ver de terre ou une carcasse d’insecte ? Alors que le comportement semble anarchique, chacun tirant de son côté, inéluctablement la proie finit par disparaître dans les profondeurs du logis. C’est l’union des forces individuelles qui a permis de tracter vers le nid une proie trop lourde pour un seul participant. Les fourmis légionnaires, comme les Eciton d’Amérique tropicale, forment des chaînes vivantes en s’arrimant solidement par leurs pattes et leurs mandibules pour réaliser des ponts permettant au gros de la troupe de franchir un obstacle. Cet acte coopératif nécessite des mouvements des appendices hautement coordonnés. Nul besoin d’un chef pour commander la manœuvre. Ce comportement relève de l’auto-organisation, un mécanisme que nous évoquerons plus tard.

La coopération doit être comprise dans le cadre de la sélection naturelle, un des moteurs de l’évolution biologique. Elle est un outil parmi d’autres qui permet à chaque société de fourmis de multiplier le nombre de ses unités. Et multiplier le nombre de colonies rejoint ce qui est le but ultime de tout être vivant : transmettre des copies de ses gènes dans les générations futures. Toutes les adaptations que nous allons rencontrer dans cet ouvrage ont été sélectionnées au cours de l’évolution. Elles ont pour but de favoriser le succès reproductif de l’espèce. Un peu comme un réseau bancaire invente sans cesse des stratégies nouvelles pour multiplier le nombre de ses agences.

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