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Santé. Dans une revue, Marie-Christine Pouchelle, anthropologue au CNRS, fait le tour de cette vue de l’esprit.

La crise de foie, simple affaire de croyances

Par Emmanuèle PEYRET
QUOTIDIEN : jeudi 19 avril 2007

Quoi mon foie, qu’est-ce qu’il a mon foie ? C’est-à-dire qu’en ces temps chargés de lapins en chocolat, d’agneau et de cubis familiaux qui ont fêté la joie pascale, il se fait un peu sentir. Crise de foie ? Un concept tenace en France, qu’on ne retrouve dans aucun manuel de pathologie, français ou étranger, écrivait Michel Serres dans les années 80, qui a consacré une étude à cet organe et à sa symbolique. Le foie véhicule tant de choses qu’il oblige, écrit Marie-Christine Pouchelle, anthropologue, chercheur au CNRS et auteur de la Crise de foie : une affection française (1), à «recourir à l’anthropologie de la médecine et des maladies, mais aussi à la psyché des femmes, à la sexualité, à l’ensemble de notre histoire sociale et culturelle». A la religion, aussi. Promenade organique et non exhaustive au cœur (si l’on ose dire) du symbole.

Anglo-Saxons     La poilade. Une fois de plus, ils ne perdent pas une occasion de nous couvrir de ridicule, en tant que seuls dans le monde à souffrir de cette mythique crise de foie. Au point qu’un mémoire écrit à la fac de Boston en 1992 conclut que la «fascination des Français pour le foie tiendrait à ce que ces derniers, dans leur suffisance, ont intuitivement vu dans l’organe de la sanguinification, régulateur du milieu intérieur, barrière fortifiée et désintoxicante du corps, le reflet de la France : organe surmené, menacé, fragile, mais ô combien important». Et allez donc...

Esthétique     Dans les années 20, la minceur n’est plus celle de la taille et du foie étranglés dans le corset. Et c’est au moment de cette libération que survient la grande époque de la crise de foie. Plutôt que la crise d’hystérie, la crise de foie donne aux femmes des classes privilégiées, à l’heure du féminisme balbutiant, un moyen d’expression moins stigmatisant, leur permettant de jouer sur les registres alimentaire, climatique, émotionnel...

Gastronomie     L’ironie anglo-saxonne s’inscrirait-elle dans le contentieux qui oppose les deux pays sur les plans culinaire et politique ? La France veut faire la loi en matière gastronomique comme elle voulut régner sur toute l’Europe. D’un côté, la «non-cuisine» anglaise, sans gras et à l’eau, tout juste bonne pour les hépatiques, pensons-nous. De l’autre côté de la Manche, un plaisir anglais à imaginer les Français malades de leur grande bouffe, payant leur goût des nourritures nauséeuses, abats et autres trucs infects comme les escargots ou les grenouilles.

Latins     Le foie tient-il plus de place dans les pays latins, car catholiques ? La confession des péchés aux prêtres a favorisé l’idée de la purgation des humeurs, de l’exorcisme. Ce qui serait alors en arrière-plan des cures thermales et de la purification. La France, fille aînée de l’Eglise, se définit par les plaisirs de la table, à l’opposé de l’Eglise victorienne. La crise de foie oblige à des périodes de purgation, de pénitence, d’isolement.

Milieux sociaux     Les classes moyennes et supérieures sont majoritairement affectées par la crise de foie, elles qui ne risquent pas la pénurie. Seules les couches de la population les plus fortunées vont aux eaux, recommandées pour les foies fragiles (qu’il est de bon ton d’avoir). La fortune de la crise de foie a sans doute tenu pour partie à celle de ces stations thermales à la mode, intenses foyers de vie sociale et politique.

Zut     En fait de souffrance éternelle, la question éternelle : le foie, à droite ou à gauche ?

(1) Revue Terrains, février 2007.